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L’âge des Lumières
Libéralisme, égalitarisme, progressisme

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Pourquoi les pauvres votent à droite, Thomas Frank, Agone, 2013, première édition 2004

Le grand échiquier, Zbigniew Brzezinski, Arthème Fayard/Pluriel, 2010, première édition 1997

Le hareng de Bismarck (le poison allemand), Jean-Luc Mélenchon, Plon, 2015

Qui est Charlie ?, Emmanuel Todd, Seuil, 2015

Les intellectuels contre la gauche - L’idéologie antitotalitaire en France (1968-1981), Michael Scott Christofferson, Agone, 2014

Le capital au XXIè siècle, Thomas Piketty, Seuil, 2013

L’insécurité culturelle, Laurent Bouvet, Fayard, 2015

Quand l’austérité tue, Sanjay Basu et David Stuckler, Autrement, 2014

La simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance, Paul Ariès, Les empêcheurs de penser en rond - La Découverte, 2010

Le crépuscule de Prométhée - Contribution à une histoire de la démesure humaine,
François Flahault, Mille et une nuits, 2008

Capitalisme et liberté, Milton Friedman, 1962 (réédition LEDUC.S, 2010)

Transition énergétique pour tous - Ce que les politiques n’osent pas vous dire,
Jean-Marc Jancovici, Odile Jacob, 2011

La convivialité, Ivan Illich, Seuil (Points Essais), 1973

Vers une société d’abondance frugale - Contresens et controverses sur la décroissance, Serge Latouche, Mille et une nuits, 2011

L’âge des low tech - vers une civilisation techniquement soutenable, Philippe Bihouix, Seuil, 2014

Le complexe d’Orphée - La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès, Jean-Claude Michéa, Climats, 2013




[septembre 2015] Pourquoi les pauvres votent à droite, Thomas Frank, Agone, 2013, première édition 2004 (titre original : What’s the matter with Kansas - How the conservatives won the heart of America)

On ne saurait trop recommander ce livre à tous les illuminés partis en guerre contre l’introuvable courant « libéral-libertaire » (en passant je leur conseille aussi l’ouvrage de Michael Scott Christofferson intitulé Les intellectuels contre la gauche). Aux Etats-Unis, où le terme liberal fait encore référence avant tout à des orientations économiques de gauche (en faveur de l’extension de la sécurité sociale et d’une certaine forme de keynésianisme, pour faire bref), il existe bien des ultra-libéraux, mais parmi eux les plus actifs et les plus virulents ne sont pas du tout, mais alors pas du tout libertaires (et donc pas libertariens non plus). Ce courant « conservateur », animé par des prédicateurs fous, financé par des capitalistes pas fous, et porté par des militants modestes et totalement dévoués à une cause qui n’est pas - ou ne devrait pas - être la leur, est précisément l’objet auquel s’intéresse Thomas Frank, en prenant l’exemple (particulièrement frappant) de son Kansas natal. Cela donne une réflexion souvent très drôle, sarcastique et un peu désabusée (mais pas complètement), et aussi une incroyable galerie de personnages. L’auteur porte sur eux un regard empli d’une légitime consternation, mais aussi d’une certaine tendresse, ma foi, plutôt charitable.

Le saviez-vous ? La fraternité sacertotale Saint-Pie X (FSSPX) est implantée au Kansas, où elle s’appelle Société de Saint-Pie X (SSPX). Mais vous allez rire :

« Néanmoins, cette soif inextinguible de continuité, d’unité et d'orthodoxie n’a bizarrement réussi qu’à engen­drer infinis pinaillages et innombrables schismes. Considérée comme un mouvement schismatique par le Vatican, SSPX accusait, de son côté, le Vatican d’hérésie, tout en restant officiellement loyale au pape, au plus grand dam de certains traditionalistes, qui jugeaient cette attitude insuffisamment traditionnelle. Soit vous êtes pour Vatican II (quoi que cela puisse vouloir dire), soit vous êtes pour la véritable Église catholique, estimaient-ils ; et c’est la raison pour laquelle ils quittèrent SSPX et créèrent des factions rivales telles que la Communauté du Mont Saint-Michel et même la Société Saint Pie V : SSPV !
À l’extrémité de la longue chaîne de ce mouvement sectaire se trouve le « sedevacantisme », théorie selon laquelle, en raison des nombreuses hérésies commises par l’Église depuis les années 1960, plus personne n’occupe le siège pontifical. Avec son fort accent de l’Oklahoma, David Bawden prononce « sadi-vaCONtisme ». Que je sache, c’est une excellente façon de le prononcer. Bawden est d’ailleurs expert en la matière : n’est-il pas lui-même un sedevacantiste du sedevacantisme ? Il a passé des années à étudier les possibilités offertes à un véritable catholique et à les rejeter les unes après les autres. Enfin, il a jugé qu’il lui fallait sauter le pas. Il a organisé une élection pontificale et s’est fait élire pape sous le nom de Michael Ier : pape Michael du Kansas.

Michael Ier m’a raconté son histoire, par un petit matin frisquet de janvier, dans la ferme familiale délabrée, située à quelque trente kilomètres de St. Marys. Il m’a reçu au milieu des bibliothèques surchargées et des icônes qui meublent le salon familial, vêtu d’une tunique blanche faite de ses mains et jetée par-dessus un bas de survêtement gris. C’est là que Bawden, en pantoufles et en présence de sa mère, m’a expliqué son éloignement progressif de l’église de Vatican II et comment lui était venue l’idée de revendiquer le siège pontifical. »


Vous l’aurez compris, c’est un livre à ne pas manquer. Le fait que Serge Halimi (qui ne croit pas tellement aux « libéraux-libertaires ») le cite sans arrêt, c’était plutôt bon signe. Eh bien justement, le directeur du Monde Diplomatique signe une préface qui fait très opportunément le lien avec notre sarkozysme à nous.



[Juin 2015] Le grand échiquier, Zbigniew Brzezinski, Arthème Fayard/Pluriel, 2010, première édition 1997

Ouvrage de référence, très utile aussi pour réviser sa géographie de l’Asie centrale (quand on est allé à l’école du temps de l’URSS…). C’est cynique à souhait, et les penchants droitiers de l’auteur sont assez flagrants. Un exemple, très significatif aussi pour ses implications géopolitiques (vous allez voir c’est bien gratiné) :

« Laissés à eux-mêmes [sic], les Européens courent le risque d’être absorbés par leurs problèmes internes. Les succès économiques, depuis la reconstruction de l’après-guerre, ont été obtenus à un prix élevé [vous allez comprendre ce que c’est que ce « prix élevé »…], qui constitue aujourd’hui un facteur de déstabilisation économique et politique dont les responsables sont contraints de prendre la mesure. L’Europe se trouve confrontée à une crise croissante de légitimité politique sur fond d’anémie économique. Et elle n’en a pas trouvé les remèdes. Sans conteste [sic], la crise trouve ses racines dans l’expansion de l’Etat-providence, qui encourage le paternalisme, le protectionnisme et les corporatismes. Et elle s’étend à la sphère culturelle, où elle combine culte des loisirs superficiels [chose tout à fait inconnue aux Etats-Unis, comme on sait] et grand désarroi spirituel, symptômes que des nationalistes extrémistes ou des idéologues dogmatiques [il s’agit probablement des débris de la gauche] se montrent habiles à exploiter. Si ce malaise devait persister, il pourrait menacer la démocratie et le projet européen. De fait, les deux notions sont intimement liées : si les problèmes auxquels les pays de la région sont confrontés - l’immigration, la compétitivité par rapport aux Etats-Unis ou à l’Asie, les réformes [sic] nécessaires [sic] des structures socio-économiques [vous savez, les fameuses « réformes » qui sont bien sûr « nécessaires »] - doivent être résolus, ce sera à l’échelle continentale. Une Europe plus vaste que la somme de ses parties - c’est-à-dire capable de s’assigner un rôle mondial dans la promotion de la démocratie et dans la défense des droits de l’homme - court moins le risque de subir la montée de l’extrémisme politique et du nationalisme étriqué ou de céder aux facilités que confèrent les acquis sociaux [sic]. »

C’est curieux comme, chez beaucoup de responsables ou commentateurs américains, la promotion de la démocratie semble aller naturellement de pair avec le démantèlement ou du moins la limitation de l’Etat-providence et des acquis sociaux. D’un autre côté, de la part d’un stratège qui a eu l’idée géniale d’armer les moudjahidins pour attirer les Soviétiques dans le piège afghan, on peut s’attendre à des trucs plus ou moins bizarres. En France ou en Europe, l’Etat-providence et les acquis sociaux sont (hélas) attaqués de toute part et plus ou moins dans les mêmes termes, cependant ce n’est quand même pas (encore) au nom de la démocratie…



[Juin 2015] Le hareng de Bismarck (le poison allemand), Jean-Luc Mélenchon, Plon, 2015

Il a raison, Mélenchon, d’écrire des pamphlets, parce qu’il a du talent pour ça. En tout cas ce petit livre est autrement plus percutant que le lamentable programme présidentiel du Front « de gauche »… Et cependant, difficile de ne pas souscrire aux critiques de Jacques Sapir. Reprenant beaucoup d’éléments mis en lumière par Guillaume Duval (Made in Germany - Le modèle allemand au-delà des mythes, Seuil, 2013), ce qui est doute une bonne référence, le petit timonier rappelle opportunément un grand nombre de faits extrêmement dérangeants. Le saviez-vous, l’espérance de vie a baisse en Allemagne au cours des années 2000, en raison probablement du développement de la pauvreté. En voilà un modèle qu’il est bel et bon à suivre… En Allemagne, un salarié sur quatre doit se contenter d’un contrat précaire (un sur huit en France, et c’est déjà beaucoup trop) ; la part des salaires dans le PIB a baissé de près de 10 points (passant de 76 à 67%) entre 2000 et 2007 ; certains auteurs allemands, cités par Mélenchon, s’inquiètent de l’état « lamentable » des infrastructures, etc.



[Juin 2015] Qui est Charlie ?, Emmanuel Todd, Seuil, 2015

Ce livre est un objet multiforme et je crains qu’il ait été souvent mal compris : essai plus ou moins académique, Qui est Charlie ? est aussi un pamphlet (brutal), et aussi une satire politique et sociale (ultra-violente), et aussi une énorme provocation (délibérée et assumée).

Ce n’est pas principalement un ouvrage scientifique. Ni même un livre sur l’égalité (Coralie Delaume soulignait cependant avec quelque raison la prégnance de ce thème). Et plutôt que de pamphlet, je crois qu’il faut vraiment parler de satire. Et même, de caricature. C’est une caricature de la France - et au passage une caricature de Todd. Et tout cela dans le bon sens du terme « caricature ». Il y a quelque chose comme du second degré là-dedans, et du coup la prétention scientifique, justifiée ou non, n’a de toute façon pas grande importance et n’apporte pas grand-chose. La démonstration statistique, rigoureuse ou non (je manque de compétence pour en juger), est surtout là pour servir de charpente à la caricature, ou du moins elle est censée jouer ce rôle, même si elle s’avère en fait superflue. Et le blogueur Edgar (La lettre volée) a tout à fait raison de souligner, je cite, que « le lecteur ne peut écarter, sans mettre en doute la bonne foi de l’auteur, que les indicateurs sont un peu choisis en fonction de ce qu’il faut démontrer ». Todd a toujours été, disons, intuitif… mais là ce ne sont plus des intuitions, ce sont des fulgurances.

Néanmoins je ne crois pas qu’il faille nécessairement voir, à la suite de ce blogueur, une contradiction entre « à l’âge de la mondialisation, on n’insulte pas les symboles culturels des autres pour le fun » et « le droit au blasphème est absolu ». Parce qu’avec cette dernière phrase, Todd redevient complètement sérieux, alors qu’auparavant il est dans la satire. Il joue sur plusieurs registres, mais ne prend pas la peine de baliser le passage de l’un à l’autre (et peut-être lui-même ne sait-il pas toujours très bien dans lequel il joue). Pour autant ce qu’il dit à la manière satirique est à prendre au sérieux ; mais sans doute faut-il traduire : « à l’âge de la mondialisation, on n’insulte pas les symboles culturels des autres pour le fun » > « on ferait mieux de s’intéresser à la mondialisation au lieu de mater des dessins à deux balles ». Qu’on soit des millions à descendre dans la rue pour Charlie, et quelques centaines quand il faut protester contre les politiques de chômage/précarité de masse qui accablent une partie d’entre nous, c’est ennuyeux, pour le moins, et je crois que, fondamentalement, c’est ça qui le met en furie, Todd. Comment lui donner tort ? Par ailleurs la notion de « flash totalitaire » semble pertinente, quand on a vu ce qu’on a vu et entendu ce qu’on a entendu ; pour le coup on n’est pas vraiment dans la caricature. Hélas.

Todd pense que les Français n’ont pas été, dans cette circonstance, à la hauteur de leur pays. Et il le dit haut et fort. Et ce n’est pas très agréable à entendre ou à lire. Mais il est là, le fond du livre. Et je donne volontiers raison à l’auteur sur le fait qu’il aurait été mille fois préférable, d’une part de traiter ces événements comme des crimes commis par des déséquilibrés, en affichant ainsi un mépris absolu pour les motivations soi-disant religieuses des criminels en question, et surtout en s’abstenant d’exhorter une partie de la population à se « désolidariser » séance tenante ; et d’autre part de ne pas donner plus d’importance aux victimes de Charlie Hebdo qu’à celles de l’Hyper Casher. Sur ce dernier point, Todd pose une vraie question. Je vais être encore plus clair : j’ai moi-même été plus touché par l’assassinat des journalistes de Charlie Hebdo que par celui des clients de l’Hyper Casher, et j’ai tendance à croire qu’on est très nombreux dans ce cas. Je ne viens pas ici à confesse, et ne suis pas en train de me dire, merde, je suis peut-être antisémite, on est peut-être tous antisémites ; ce serait délirant ; simplement, je trouve utile que Todd fasse la remarque. Il ne s’agit pas de se faire peur en évoquant les heures-les-plus-sombres etc ; mais il ne faudrait pas non plus rejeter l’ensemble du propos toddien simplement parce que le portrait que l’auteur fait de nous est trop ressemblant et trop peu flatteur… Suggérer que Todd aurait écrit cela très vite pour se payer une maison de vacances, voilà qui est un peu court comme réponse. Même si, sur le fond, ce livre pèche à l’évidence par son côté brouillon et par un certain manque de rigueur logique - si le droit au blasphème est absolu (et il devrait l’être), alors il n’y a pas de raison de se gausser des revendications relatives à l’abrogation du concordat en Alsace-Moselle… Et puis je pense que sur l’Allemagne et la circoncision, Todd se goure et s’égare.

Enfin, puisque beaucoup de mal, trop de mal, a été dit de cet ouvrage, il me semble utile et même important de rappeler comment il commence :

And all must love the human form,
In heathen, Turk, or Jew ;
Where Mercy, Love, and Pity dwell
There God is dwelling too.

William Blake,
The Divine Image, 1789

(« Aimons donc tous la forme humaine,
Dans le païen, le Turc, le juif ;
Où logent Pardon, Amour, Pitié,
Dieu se trouve aussi. »
Dernière strophe du poème, traduction Emmanuel Todd.)

Et comment il se termine :

« Paris sera peut-être malgré tout un jour l’une des merveilles de la planète, la ville où auront fusionné des représentants de tous les peuples du monde, une nouvelle Jérusalem où les phénotypes séparés par la dispersion d’homo sapiens sur toute la terre, durant plus de 100 000 ans, auront été mêlés, brassés, recomposés en une humanité libérée de tout sentiment racial. »

Et là, je suis bien certain que Todd est complètement sérieux.



[Mai 2015] Les intellectuels contre la gauche - L’idéologie antitotalitaire en France (1968-1981), Michael Scott Christofferson, Agone, 2014

Absolument passionnant. Comment, dans les années soixante-dix, un « antitotalitarisme » de circonstance a permis à un nombre considérable d’intellectuels issus de la gauche de se reconvertir dans la critique plus ou moins virulente de l’Union de la gauche. Il faut certes se remettre dans le contexte de la guerre froide, avec la dictature soviétique et la dissidence qu’elle nourrissait en URSS comme dans les pays vassaux de l’Europe centrale. N’empêche que ces intellectuels dont Michael Scott Christofferson retrace le parcours se sont souvent vautrés dès lors dans une forme d’anticommunisme assez primaire et, après avoir travaillé à la synthèse du socialisme et de la liberté (souvent à travers l’idée de « démocratie directe »), ont fini par y renoncer pour ne plus s’intéresser qu’au deuxième terme, quitte à postuler qu’il était finalement contradictoire avec le premier… rejoignant en cela les obsessions paranoïaques d’un Friedrich Hayek et de ses épigones antiplanistes, et préparant le terrain au déferlement néolibéral qui allait suivre dans les années 1980. Et il y a aussi le cas particulier des « nouveaux philosophes », responsables d’un tsunami de bêtise absolument inouï, dont cet ouvrage donne moult exemples stupéfiants. En bref, un livre indispensable pour comprendre notre époque…



[Mai 2015] Le capital au XXIè siècle, Thomas Piketty, Seuil, 2013

Très facile à lire parce que destiné aussi (et peut-être même avant tout) au grand public, cet ouvrage volumineux a différentes vertus. Tout d’abord, il donne quelques repères solides en termes de chiffres, tout simplement, ce qui permet de prendre du recul et de mettre les choses en perspective. PIB mondial, patrimoine public et privé (auxquels on peut ainsi rapporter la dette, au lieu de la rapporter toujours au PIB, je dis ça je dis rien), et j’en passe. Ensuite, Piketty donne des pistes de réformes intéressantes, auxquelles les « socialistes » français en campagne (qui avaient un ennemi sans visage, souvenez-vous) avaient fait mine de s’intéresser, avant de les oublier promptement une fois élus (mais ils ont voulu filer une médaille à l’auteur : ça n’a pas marché). Bien sûr, l’impôt mondial sur le capital, c’est assez utopique, mais Piketty le reconnaît volontiers. Mais il y a bien d’autres propositions dans ce livre. L’auteur insiste avec raison sur la nécessité de favoriser la transmission automatique des informations bancaires (y compris et en particulier d’un pays à l’autre), et par ailleurs il a eu la très bonne idée d’exhumer l’impôt de solidarité nationale de 1945 (que l’on peut également retrouver ici) :

« Cet impôt exceptionnel et progressif prélevé à la fois sur le capital et sur les enrichissements survenus au cours de la période de l’Occupation ne fut prélevé qu’une seule fois, mais ses taux extrêmement élevés ont constitué un choc supplémentaire pour les personnes concernées. »

Ne pas manquer non plus la note de bas de page :

« L’impôt de solidarité nationale institué par l’ordonnance du 15 août 1945 comprend un prélèvement exceptionnel sur la valeur de tous les patrimoines estimée au 4 juin 1945, à des taux allant jusqu’à 20% pour les patrimoines les plus élevés, et un prélèvement exceptionnel pesant sur tous les enrichissements nominaux de patrimoine survenus entre 1940 et 1945, à des taux allant jusqu’à 100% pour les enrichissements les plus importants. En pratique, compte tenu de la très forte inflation (les prix ont fait plus que tripler entre 1940 et 1945), ce prélèvement revient à taxer à 100% tous ceux qui ne se sont pas suffisamment appauvris, comme le reconnaît d’ailleurs André Philip, membre SFIO du gouvernement provisoire du général de Gaulle, qui explique qu’il est inévitable que le prélèvement pèse également sur « ceux qui ne se sont pas enrichis, et peut-être même sur ceux qui, monétairement, se sont appauvris en ce sens que leur fortune ne s’est pas accrue dans la même proportion que la hausse générale des prix, mais qui ont pu conserver leur fortune globale, alors qu’il y a tant de Français qui ont tout perdu » (voir L’année politique 1945, p. 159). »

Autre chose : Piketty considère avec raison que les cotisations sociales peuvent être assimilées à un impôt sur le revenu, et rappelle que certains pays comme le Danemark ont fait le choix d’un grand impôt sur le revenu intégrant les cotisations sociales (et là encore, on peut aller faire un tour sur cette page).



Insecurite_culturelle.jpg[Avril 2015] L’insécurité culturelle, Laurent Bouvet, Fayard, 2015

Un petit livre intéressant, quoique parfois caricatural sur le fond comme sur la forme. A ceux que le titre rebute, je conseille de commencer par la conclusion. Mais si cette conclusion vous rebute aussi, alors là… je ne peux rien faire pour vous. Malheureusement l’auteur a tendance à tomber dans les contresens, confusions et amalgames habituels autour du « libéralisme » et à se lancer, après bien d’autres, dans l’éternel et vain assaut contre les moulins à vent « libéraux-libertaires » (même si le terme n’est pas employé, je crois bien que l’idée y est !).

Eh bien votre croquemitaine « libéral-libertaire », M. Bouvet, moi, j’y crois pas. Je crois ce que je vois, et celui-là je l’ai jamais vu ailleurs que chez Contrepoints.org ou au Cato Institute, en tout cas jamais au pouvoir, ou du moins jamais seul au pouvoir - certes les libertariens existent, mais jusqu’à présent quand ils arrivent au pouvoir c’est toujours dans les valises de la réaction « révolutionnaire-conservatrice », dans des coalitions trop facilement cimentées par la haine du planisme et du collectivisme et au sein desquelles, pour ce qui est des libertés individuelles, le courant libertaire se retrouve toujours noyé dans le conservatisme, quand le courant libéral lui-même n’est pas contrarié par des tendances autoritaristes, pour ce qui est des libertés publiques.

Et je ne crois pas non plus qu’il y ait une quelconque incohérence ou contradiction entre d’une part le planisme économique (économie plus ou moins dirigée ou administrée, avec un fort taux de prélèvement et un secteur public étendu) et d’autre part le libéralisme politique au sens large (libertés publiques et individuelles), ni à l’inverse entre l’antiplanisme économique (volonté d’instaurer la concurrence et le marché dans tous les secteurs de l’économie) et l’autoritarisme politique au sens large (limitation des libertés individuelles et promotion de soi-disant « valeurs » traditionnelles, voire restrictions des libertés publiques). Non seulement, dans l’absolu, toutes les combinaisons sont possibles : planisme libéral, antiplanisme libéral, planisme autoritaire, antiplanisme autoritaire (et on devrait même pousser la déclinaison plus loin en distinguant libertés publiques et libertés individuelles), mais la « révolution conservatrice » que l’on subit depuis le passage de Thatcher et Reagan ne s’appelle pas « révolution conservatrice » pour rien. A cet égard je suis beaucoup plus convaincu par Serge Halimi (voir par exemple l’excellent livre intitulé Le grand bond en arrière) que par Laurent Bouvet.

Par ailleurs l’auteur de L’insécurité culturelle a tendance à forcer un peu le trait en caricaturant assez grossièrement les politiques « identitaires » de gauche. Or elles n’ont franchement pas besoin de ça, et ne méritent pas forcément, à mon avis, d’être prises aussi au sérieux, en tant que telles. Du reste il faudrait quand même souligner à quel point la niaiserie la plus abyssale est devenue l’une des caractéristiques essentielles du discours de la « diversité » (il suffit de penser tout simplement à ces tics de langage carrément navrants du genre « les-femmes-et-les-hommes », les « dominé-e-s », les « opprimé-e-s », les « militant-e-s », les « citoyen-ne-s », « toutes-et-tous » ensemble ouais, etc).

Par ailleurs je ne crois décidément pas que la « diversité », la « reconnaissance identitaire » et le « multiculturalisme normatif » (pour reprendre les très bons sous-titres de la conclusion de Laurent Bouvet) soient des concepts réellement cohérents avec les libertés individuelles ou avec l’individualisme. Et l’auteur finit d’ailleurs par le reconnaître lui-même en notant que toute « communauté » de nature culturelle risque d’exercer un contrôle pesant sur les individus. Mais du coup son propos finit par comporter quelques contradictions.

N’empêche que l’idée y est - mais pour le coup elle pourrait être exprimée encore plus clairement : l’« intersectionnalité des luttes » et autres billevesées sont bien là pour dissimuler la capitulation de 1982-1983 et la grande trahison des trente années qui ont suivi, jusqu’à aujourd’hui.

Une dernière chose : il me semble pour le moins gênant de citer par exemple ce sondage, comportant la question « Etes-vous d’accord avec l’affirmation suivante : « On en fait plus pour les immigrés que pour les Français ? » », sans préciser à aucun moment que ladite question est terriblement mal formulée. Ce devrait être en effet, ou bien « On en fait plus pour les étrangers que pour les Français. », ou bien « On en fait plus pour les immigrés que pour les Français nés en France. ». Mais opposer les « Français » aux « immigrés », ça pose un sérieux problème. Que l’Ifop ait fait ce choix, peut-être aiguillonné par le canard à réaction (le mal-nommé Valeurs actuelles) qui lui avait passé commande, c’est une chose ; citer le sondage tel quel, sans aucun commentaire à propos de cette étrange formulation, en est une autre.

Toutes ces réserves n’empêchent pas que, pour l’essentiel, la conclusion de l’auteur est tout à fait pertinente sur le fond et même, pour le coup, assez percutante dans sa forme. Or ce genre de discours se fait (beaucoup trop) rare.



[Janvier 2015] Quand l’austérité tue, David Stuckler et Sanjay Basu, Autrement, 2014

Comme j’essuie des remarques désapprobatrices à peu près à chaque fois que je me déclare en faveur de la fiscalisation et de la gratuité pour le système de santé, suivant le modèle beveridgien du NHS britannique, j’étais plutôt content de lire ceci sous la plume de David Stuckler et Sanjay Basu :

« Les pays où les patients devaient avancer le plus d’argent pour se soigner étaient les plus exposés aux chocs de la Grande Récession. La France et l’Allemagne en sont de bons exemples. Bien que tous bénéficient d’un système d’assurance maladie public, les Allemands doivent payer un forfait de 10 € par visite chez le médecin, et les Français 16 à 18 € pour chaque passage à l’hôpital. Au Royaume-Uni, les gens pouvaient se rendre chez le docteur ou à l’hôpital gratuitement. Si modeste soit-elle, cette somme a fait une différence. L’Allemagne et la France ont respectivement connu une baisse de 4 et 7% de l’accessibilité des soins - des chiffres moins bons qu’au Royaume-Uni [+ 0,3%], mais bien meilleurs qu’aux Etats-Unis, car personne ne se trouvait sans protection.
Pendant la récession, le principal succès du système de santé britannique est d’avoir empêché les gens de perdre leur accès aux soins. C’est exactement ce que visaient les fondateurs du Service national de santé (le NHS) : fournir des soins en fonction des besoins médicaux des patients et non de leurs capacités financières.
A l’EPOQUE DE LA CREATION DU NHS, LA DETTE PUBLIQUE DU ROYAUME-UNI DEPASSAIT LES 200% DU PIB
[c’est moi qui souligne], un niveau bien plus élevé que celui de tous les pays européens aujourd’hui (sauf l’Islande). La Grande-Bretagne rebâtissait son économie après que la Seconde Guerre mondiale avait détruit ses infrastructures. Le pays avait mis en place un service de santé national d’urgence en temps de guerre, en partie parce que les assurances privées ne parvenaient pas à répondre aux besoins des troupes britanniques. Ce service est devenu extrêmement populaire. Après la fin du conflit, le Parti travailliste l’a étendu à toute la Grande-Bretagne, donnant naissance au NHS le 5 juillet 1948. La brochure explicative disait : « Ce service vous fournira tous les soins médicaux, dentaires et infirmiers nécessaires. Tout le monde - riches et pauvres, hommes, femmes et enfants - peut en bénéficier, entièrement ou partiellement. Il est gratuit, excepté quelques interventions spéciales. Il n’y a pas de conditions d'accès. MAIS IL NE S’AGIT PAS DE CHARITE [c’est moi qui souligne]. Tout le monde le finance, essentiellement à travers les impôts, et il allégera vos soucis financiers en cas de maladie ».
Depuis sa création, les adversaires du NHS ont affirmé qu’il ruinerait le pays. Au contraire, il a contribué à la reprise économique, tout comme le New Deal pendant la Grande Dépression.
Pendant plus d’un demi-siècle, le NHS a été le meilleur modèle de couverture santé universelle au monde. Il a fourni des soins gratuits à tous. Afin de réduire les coûts, tout le monde payait un peu, les dépenses étaient étalées sur toute la société au lieu de peser uniquement sur les malades. Le NHS négociait aussi directement avec les laboratoires pharmaceutiques pour le compte des citoyens britanniques et achetait souvent les médicaments en gros pour obtenir de meilleurs prix. L’institut national britannique d’excellence clinique s’assurait que les médecins prescrivent des médicaments d’un bon rapport qualité/prix plutôt que de faire payer trop cher aux patients des remèdes vantés par les compagnies pharmaceutiques à grand renfort de voyages et de cadeaux. Les médecins recevaient un salaire annuel fixe élevé au lieu d’être payés au nombre de consultations ou à l’acte. Ainsi, ils n’étaient pas tentés de multiplier les rendez-vous ou les batteries de tests et d’intervention inutiles.
Il y aurait encore beaucoup à dire sur les raisons qui ont fait que le NHS fonctionnait, mais les chiffres parlent d’eux-mêmes : le système britannique a sauvé plus de vies avec moins d’argent pendant la Grande Récession.
[Et une note précise que même les bonzes ultracapitalistes de l’OCDE avaient qualifié le NHS de système le plus efficace et le plus réactif au monde ! Pourtant aujourd’hui le gouvernement tory/lib-dem trouve bon de saboter le NHS pour des motifs relevant certainement du fanatisme idéologique et/ou d’une banale soumission aux puissances d’argent.] »

Alors, faut-il une guerre mondiale pour qu’on se décide à augmenter massivement les dépenses publiques, en commençant par le système de santé ? Certains ont-il besoin d’une guerre mondiale pour s’aviser qu’un travailleur malade ou mort est moins productif qu’un travailleur vivant et bien portant ? Pour le reste, le livre de Stuckler et Basu est passionnant mais attention, ça fout un peu la gerbe ; autre extrait en suivant ce lien.)



[Septembre 2014] La simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance, Paul Ariès, 2010 (Les empêcheurs de penser en rond - La Découverte)

Ouvrage assez brouillon, dont le propos est tantôt puéril, tantôt ambitieux, et souvent fumeux à la manière d’une proposition programmatique du Front « ,de gauche » (voir par exemple « Pouvoir d’achat ou pouvoir de vivre ? »…). Ce texte a au moins l’avantage d’être assez représentatif du courant antiproductiviste, avec ses aspects les plus déplaisants - à savoir une technophobie absolument effarante, et aussi une petite tentation réactionnaire plus ou moins assumée, pour ce qui concerne les mœurs au sens large. Mais il y manque une réflexion véritablement articulée, en sorte que le propos se résume assez vite à des listes de tout ce que l’auteur n’aime pas, selon un principe de name-dropping élargi - et il y a de quoi faire : Paul Ariès n’aime rien…



[Août 2014] Le crépuscule de Prométhée - Contribution à une histoire de la démesure humaine, François Flahault, 2008 (Mille et une nuits)

Bibliographie passionnante, écriture fluide, promenade paisible à travers les œuvres de Jules Verne et d’Ayn Rand (eh oui). Ce livre est comme une agréable conversation, mais le fond du propos se résume hélas à une succession de platitudes. Avec, à mon avis, des contresens. Sans compter, bien sûr, que déboulonner la statue de Prométhée est selon moi une très, très, très mauvaise idée. A noter qu’il s’agit bien d’un livre de philosophie, avec une approche écologiste, et non pas d’un livre écolo à proprement parler.



[30 août 2014] Capitalisme et liberté, Milton Friedman, 1962 (réédition LEDUC.S, 2010)

Ouvrage passionnant pour comprendre le « logiciel » de nos dirigeants actuels. Encore que manifestement ceux-ci aient assez mal assimilé la pensée friedmanienne - sans doute que beaucoup devraient tout simplement commencer par le lire. La sincérité libérale de l’auteur n’exclut sans doute pas un zeste (ou une louche) de mauvaise foi. Capitalisme et liberté se place dans la droite ligne de La route de la servitude, paru 18 ans plus tôt (autre livre à lire absolument pour comprendre les obsessions antiplanistes de nos dirigeants). Friedman ne manque pas de rendre hommage bruyamment à son prédécesseur Hayek, avec lequel il partage une certaine tendance à l’outrance.



[Août 2014] Transition énergétique pour tous - Ce que les politiques n’osent pas vous dire, Jean-Marc Jancovici, Odile Jacob, 2011

Le grand gourou des écolos pronucléaires, membre du conseil scientifique de l’association « Sauvons le Climat », livre une analyse qui a le mérite d’être rationnelle et limpide, l’auteur ayant de remarquables qualités de pédagogue. « Janco » a le mérite de défendre le programme « Génération IV » (les réacteurs à fission de quatrième génération) mais semble beaucoup plus réservé quant aux perspectives à moyen terme de la fusion. Par ailleurs l’obsession anticarbonique de Janco a tendance à tourner au délire. Il nous explique ainsi longuement les tenants et les aboutissants du « bilan carbone », cette machinerie comptable diabolique qu’il a beaucoup contribué à mettre au point. Pour le reste, Jancovici pose bien les problèmes, c’est là son grand mérite. Et ses réflexions sur le lien entre croissance et disponibilité des hydrocarbures sont extrêmement intéressantes (voir aussi, à ce sujet, le travail de l’excellent Gaël Giraud, ce génial jésuite).



[Juillet 2014] La convivialité, Ivan Illich, Seuil (Points Essais), 1973

Paru en 1973 en pleine effervescence gauchiste. Un petit livre tout à fait indispensable pour comprendre les fondements intellectuels du discours « décroissant » qui nous ennuie et nous navre. Et comprendre à quel point l’idéologie en question est perverse (de mon point de vue) ; à quel point les écologistes plus ou moins « profonds » sont dangereux. Lecture intéressante aussi en elle-même, le texte d’Illich ayant du souffle, on ne peut pas lui enlever ça, et contenant des réflexions souvent percutantes, parfois stimulantes, mais plus rarement pertinentes, à côté d’autres bien plus nombreuses et totalement vaines, absconses, aberrantes ou grotesques. Mais encore une fois, si l’on veut comprendre le mouvement de la décroissance et ses origines post-soixante-huitardes (avec de vrais grumeaux de maoïsme dedans), c’est sans doute une très bonne introduction. Un livre à lire absolument, donc, non seulement parce qu’il fait partie notre culture et de notre contre-culture, mais aussi pour se la péter dans les soirées écolos à République ou les ganja-sit-ins sur la ZAD. Pour 5 €, il serait dommage - pour ne pas dire : coupable - de s’en priver.



[Juin 2014] Vers une société d’abondance frugale - Contresens et controverses sur la décroissance, Serge Latouche, Mille et une nuits, 2008

Ouvrage absolument consternant, censé nous expliquer ce que la décroissance n’est pas, et ce qu’elle est. Personnellement je n’ai toujours pas compris. Si ce n’est pas de l’écologie profonde, en tout cas, c’est profond mais pas dans le meilleur sens du terme. Voir aussi cette recension bien plus complète de Thierry Savatier, qui a fait de ce livre une lecture attentive mais a cependant une légère tendance à tomber lui-même dans les travers qu’il dénonce chez Latouche (par contre la référence au maoïsme est pertinente, voir la note concernant La convivialité d’Ivan Illich).



[Mai 2014] L’âge des low tech - vers une civilisation techniquement soutenable, Philippe Bihouix, Seuil, 2014

Pour ce qui est de poser le problème énergétique, Philippe Bihouix fait preuve d’une hauteur de vue et d’une pédagogie plutôt rares. Je n’avais rien lu jusqu’ici de plus percutant sur le sujet que la première partie de cet ouvrage. En gros, il nous faudra toujours plus de matières premières (en particulier des métaux) pour produire de l’énergie, et toujours plus d’énergie pour extraire ces matières premières. Ce qui, sachant que la dispersion des métaux empêche tout recyclage un tant soit peu efficace, nous conduit fatalement, selon la vision pessimiste de l’auteur, à un « peak everything ». Pour le reste, je ne partage pas du tout ni le pessimisme ni les orientations de Bihouix, et j’ai trouvé la suite de son livre absolument effarante. Du moins a-t-il le mérite de ne pas se cacher derrière son petit doigt, et de prendre le parti du réalisme dans sa description de ce que pourrait être une civilisation des low tech. Il ne nous épargne rien le bougre. Mais il ne nous dit jamais non plus en quoi les solutions qu’il propose pourraient nous épargner le choc du peak everyting, et non simplement le retarder. C’est là me semble-t-il une limite évidente de sa réflexion.



[Avril 2014] Le complexe d’Orphée - La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès, Jean-Claude Michéa, Climats, 2013

Michéa, anarchiste conservateur ou socialiste autoritaire ? A vrai dire les convictions socialistes de l’auteur ne font pas de doute, même s’il s’agit d’une sorte d’« archéo-socialisme » dont il explique d’ailleurs assez bien les tenants et les aboutissants. Il ne m’a pas échappé que, page 298 (édition Climats-Flammarion de 2011), Michéa exprime quelques réserves quant à l’idée d’une « allocation universelle de citoyenneté ». Il a mille fois raison, et c’est le genre de chose qui distingue les véritables socialistes des imposteurs.

L’auteur se plaît à multiplier les niveaux de lecture, avec des scolies, des notes numérotées et des notes indiquées par des lettres, en expliquant qu’il n’a pas trouvé le moyen de faire autrement. Pourquoi pas. Mais on a un peu envie de lui dire : ben fais un effort, vieux, d’autres y arrivent qui sont pourtant loin d’avoir ton talent. D’un autre côté, on ne peut pas dire que cette coquetterie un peu désinvolte soit gênante pour la lecture. Disons que c’est une curiosité. Par contre la prolifération des parenthèses est vite pénible.

Sur la prohibition des drogues, Michéa fait selon moi un contresens total. Tout d’abord il oublie un peu que la politique prohibitionniste a été mise en place en même temps que le capitalisme libéral gagnait du terrain (et que l’industrie pharmaceutique privée y prenait une part toujours plus importante). Et que cette prohibition s’est même renforcée à partir du moment où le néolibéralisme a triomphé. La concomitance - qui n’implique certes pas une causalité - est parfaite. Et ce sont bien des gouvernements « libéraux » au sens économique du terme qui ont mis en œuvre depuis plusieurs décennies une politique prohibitionniste absolument délirante… A vrai dire, si le « nouvel Adam libéral », surmontant son complexe d’Orphée, s’avisait de regarder en arrière, il constaterait que par le passé il n’y avait pas ce genre de prohibition… et que bien des « stupéfiants » prohibés aujourd’hui ont été cultivés tranquillement par bien des civilisations parfois très anciennes.

« Il serait donc, nous dit Michéa, pour le moins logique de s’interroger philosophiquement sur les éventuelles conséquences anthropologiques et psychologiques de cette décision libérale de reculer d’un cran la limite existante. »

Pour commencer, il serait pour le moins logique non pas de s’interroger philosophiquement, mais de se demander de façon plus triviale si l’évolution psychologique et anthropologique de la population hollandaise a connu, depuis 1976, quelque rupture que l’on puisse imputer à l’ouverture des coffee shops. Il serait pour le moins raisonnable, par ailleurs, de ne pas faire comme si la consommation de drogues illicites concernait exclusivement les « jeunes générations » - incontournable et ridicule antienne prohibitionniste. Il serait pour le moins honnête, enfin, de ne pas tout mélanger. Car quelques lignes plus haut, citant Léon Walras, Michéa évoque l’usage d’une substance « pour guérir un malade » ou « pour empoisonner une famille », avant d’enchaîner sur le « commerce de la drogue ». Il faudrait savoir si l’on parle des drogues en tant que remèdes, en tant que « substances vénéneuses » (pour reprendre une catégorie ancienne que je crois judicieux de remettre au goût du jour), ou en tant que substances à usage récréatif. Cet enchaînement fulgurant pèche au minimum par manque de clarté…

Ensuite, la politique prohibitionniste est en réalité une expérimentation ultralibérale, au sens économique de ce mot. Expérimentation qui a été portée jusqu’à son terme paroxystique : la dérégulation par le vide. Pour la production et le commerce des « stupéfiants », il n’existe plus de règle, de norme ou d’impôt. A l’inverse, légaliser, c’est réglementer. Et il n’y a aucune raison de voir dans la prohibition un vestige de la décence ordinaire, comme l’auteur du Complexe d’Orphée semble en faire l’hypothèse implicite ; c’est au contraire la manifestation la plus spectaculaire de cette marche vers l’illimitation qui caractérise, aux dires mêmes de Michéa, l’avancée du capitalisme ultralibéral. Et puisque l’auteur semble croire aux vertus de l’agriculture traditionnelle, peut-être faut-il quand même rappeler que le cannabis, comme la coca ou le pavot, poussent dans la nature. A cet égard, l’idée consistant à interdire à une plante de pousser (puisqu’on en est quasiment arrivé là, au moins dans le cas du cannabis) est-elle bien compatible avec la décence commune, ou d’ailleurs… avec le sens commun ? Poser la question n’est-ce pas y répondre ?

Du reste Michéa, ce pourfendeur du « libéralisme libertaire », n’a semble-t-il pas remarqué que nos écolos tendance EELV, quoique notoirement compromis avec les « socialistes » solfériniens, n’ont jamais été capables, après un certain nombre de passages dans divers gouvernements, ni de mettre en œuvre une quelconque politique de légalisation, ni même de porter cette idée avec une réelle force, que ce soit au gouvernement ou en dehors. De Cohn-Bendit à Duflot, ils se sont le plus souvent contentés d’éructations sporadiques, sans vraiment proposer ni la mise en place de mesures concrètes, ni un cadre argumentatif solide qui justifierait celles-ci. On peut même ajouter que leur empressement à légaliser a eu tendance à s’étioler à mesure qu’ils se compromettaient de plus en plus avec des « socialistes » (censément) productivistes et mettaient ainsi entre parenthèses leurs convictions écologistes elles-mêmes. Ce n’est donc pas en raison de leurs convictions « libérales-libertaires » que les écolos gouvernementaux proposent de temps à autre la fin de la prohibition ; c’est bien au contraire en raison de leur compromission avec le néolibéralisme qu’ils « omettent » de défendre une politique de réglementation des drogues.

Autre sujet qui fâche : l’immigration. Il faut commencer par un petit rappel : concernant les travailleurs étrangers en situation régulière, l’idée de « pression à la baisse sur les salaires » (la fameuse « armée de réserve ») ne tient pas dans la mesure où il existe un salaire minimum, ou toute autre législation du travail qui mette à égalité travailleurs nationaux et étrangers. Dans le cas présent de la France, cela n’empêche pas que les travailleurs étrangers qui produisent par exemple en Allemagne (où il n’existait pas, au moins jusqu’ici, de salaire minimum fédéral) puissent exercer indirectement une pression à la baisse sur les salaires, faute de droits de douane assurant une concurrence non faussée entre les travailleurs des deux pays (c’est là le véritable problème de l’industrie agroalimentaire en Bretagne).

Par contre les travailleurs clandestins exercent bien – à leur corps défendant faut-il quand même préciser – une pression à la baisse sur les salaires. Et là encore, le statut du travailleur clandestin correspond à une sorte d’idéal néolibéral : pas de réglementation, pas d’Etat, pas de droit du travail, pas d’inspection du travail, pas de salaire minimum. La vraie jungle. La domination absolue du capital sur le travail, avec des travailleurs d’autant plus dociles qu’ils se trouvent confrontés à une totale insécurité administrative. L’idée de régulariser les clandestins, et même de les régulariser au fur et à mesure qu’ils arrivent, tant qu’il n’existe pas de risque de surpopulation sur le territoire national (idée que je défends pour ma part), n’a donc rien de néolibérale, tout au contraire. Les gouvernements néolibéraux font tout autre chose que cela : ils maintiennent de fortes restrictions à l’immigration légale sans pour autant mettre en place ni un rideau de fer ni une politique résolue de reconduite à la frontière ; ce qui, pour le coup, peut aboutir à créer artificiellement ces légions de travailleurs clandestins qui font pression à la baisse sur les salaires et sur le droit du travail ; cette armée de réserve du capitalisme dérégulé.

Et le même type d’argumentation vaudrait bien sûr au sujet de la prostitution… Qu’il s’agisse de prohibition de la prostitution, de prohibition des « stupéfiants » ou d’immigration clandestine, il s’agit toujours de créer, aux marges du marché réglementé, des sortes de zones franches où un capitalisme expérimental absolument sauvage peut s’épanouir sans aucune autre entrave que quelques descentes de police et autres « coups de filet » qui, selon le principe de l’« effet ballon » (voir cet article de Johann Hari dans le Monde diplomatique de février 2014), n’ont à peu près aucun effet.

Et puisque Michéa semble avoir beaucoup de considération pour la gauche sud-américaine, je ne peux résister au plaisir de faire remarquer aux michéistes que le président Mujica s’y connaît un peu en common decency. De même, le fait qu’en France, la simple consommation de « stupéfiant » puisse en théorie (je n’ignore pas que la jurisprudence est bien différente, et heureusement) être punie d’un an d’emprisonnement, le simple commerce de stupéfiants de dix ans d’emprisonnement, et la simple culture de cannabis (par exemple) de vingt ans d’emprisonnement, tout cela est-il bien compatible avec la décence commune ou le sens commun ? Là encore, poser la question c’est y répondre. Prévoir pour le trafic de cannabis des peines aussi lourdes que pour les actes de barbarie, est-ce bien compatible avec la décence commune ? Et même, envisager qu’un paisible citoyen puisse être jeté en garde à vue sous prétexte qu’il a fumé un joint, est-ce bien compatible avec la décence commune ? Ou bien nous n’avons décidément pas tous la même conception de la décence commune, ce qui suffirait du reste à mettre en cause un concept qui est par ailleurs assez difficile à saisir (mais pas dénué d’intérêt pour autant, je vais y revenir) ; ou bien Michéa se laisse parfois emporter par de véritables penchants autoritaristes qui l’éloignent sérieusement, quoi qu’il en dise, de l’anarchisme même « tory ». A moins que l’auteur du Complexe d’Orphée se laisse plutôt aller au contraire à justifier cette forme d’anarchisme (économique) ultralibéral qui consiste à supprimer toute réglementation en décrétant la prohibition ; ce qui à l’inverse l’éloignerait sérieusement du conservatisme même anarchiste…

Après les sujets qui fâchent, passons aux sujets qui fâchent encore plus : il s’agit bien sûr de la croissance, du nucléaire, et du concept de « monde fini ».

Michéa ne fait pas semblant de reprendre à son compte la stupide vulgate décroissante, souvent avec une outrance de bien mauvais aloi. Ainsi, la simple évocation d’une centrale nucléaire l’emplit manifestement d’effroi, et il n’hésite pas à affirmer que les « libéraux de droite » défendent par exemple « le recul de l’âge du départ à la retraite ou l’utilisation généralisée de l’énergie nucléaire ». Alors que dans le monde rée, les « libéraux de droite » ne défendent pas « l’utilisation généralisée » de l’énergie nucléaire, ils défendent plutôt, avec d’ailleurs les « libéraux » de gauche, la privatisation généralisée du nucléaire civil, ce qui n’est pas la même chose.

Mais il y tient, Michéa, à ce rapprochement fulgurant entre « mondialisation capitaliste » et centrales nucléaires :

« Essayez, par exemple, de défendre le principe de la mondialisation – ou celui des centrales nucléaires – sans prendre le moindre appui sur une théorie du progrès (c’est-à-dire sur l’idée qu’il s’agirait là d’évolutions « inéluctables » auxquelles les hommes seront contraints de se soumettre tôt ou tard) et sans stigmatiser en parallèle toutes ces attitudes « frileuses » et « conservatrices » qui ne seraient fondées que sur la « peur irrationnelle de l’avenir », le « repli nostalgique sur un monde révolu » ou le « rejet xénophobe de l’autre ». »

Sans vouloir « stigmatiser » l’auteur, je crains qu’il n’ait rien compris au nucléaire, et qu’il fasse là encore deux terribles contresens.

Car ce qui caractérise l’industrie nucléaire, c’est justement que le travail, et même – pour illustrer un concept essentiel que Michéa met en valeur à juste titre – les métiers, y ont une importance cruciale. Ne serait-ce que parce que cette industrie fonctionne avec des quantités assez dérisoires de matières premières, et une quantité assez considérable de matière grise. Ainsi l’industrie nucléaire est-elle un secteur où la domination du travail sur le capital est plus difficile à contrecarrer (ce qui ne signifie pas que les capitalistes n’y parviennent jamais, bien évidemment). Par ailleurs on produit autant d’énergie par fission d’un kilogramme d’uranium que par combustion de 16 000 tonnes de pétrole ; et on en produira autant par fusion d’un kilogramme de deutérium-tritium que par combustion de 80 000 tonnes de pétrole ; les seules réserves terrestres de ces deux isotopes de l’hydrogène permettent d’assurer l’approvisionnement de l’humanité pour des dizaines de millions d’années. Voilà pour le « monde-fini » - et encore on ne parle ici que de l’infiniment petit ; mais il y a aussi l’infiniment grand…

Reste que l’idée de remettre à l’honneur la « décence commune » en tant que donnée anthropologique fondamentale reposant sur le triptyque donner-recevoir-rendre, et en tant que socle d’un socialisme à vocation universelle, est une idée intéressante, et que Michéa défend (à la suite d’Orwell) avec une conviction assez communicative et un certain brio. De même, les développements de l’auteur concernant le mépris sans cesse croissant que la « nouvelle gauche libérale » voue à un certain conservatisme des classes populaires, et la manière dont la droite libérale en fait son miel, sont éclairants. Quant à l’idée de défendre une approche dialectique contre l’approche structuraliste, elle me paraît tout à fait pertinente.

Mais quant à l’opposition originelle entre républicanisme et libéralisme, je suis déjà moins enthousiaste. Non bien sûr que je conteste la réalité de cette opposition. Mais pour moi, la grandeur de la France consiste justement à avoir réalisé une synthèse dont la devise de notre République exprime le contenu avec force. Dans « liberté, égalité, fraternité », il y a « liberté »… Mais le donner-recevoir-rendre, ainsi que l’idée républicaine originelle, sont également inclus dans les deux autres termes. A cet égard, on devrait selon moi considérer que la grandeur politique de la France consiste justement dans sa capacité de construction dialectique - le libéralisme originel, le républicanisme originel et à un moindre degré (hélas, mais ce n’est pas fini…) le socialisme ayant tous été supprimés et conservés. C’est bien ce patrimoine politique, d’une valeur universelle, qu’il nous appartient de défendre devant l’ONU, et de porter aux générations futures, à travers le monde.

Ainsi, plutôt que de remonter systématiquement, comme le fait l’auteur du Complexe d’Orphée, à la notion anthropologique de « donner-recevoir-rendre » et à sa traduction en « décence commune », je propose que l’on se consacre avant tout à défendre la devise inscrite au fronton de nos édifices.

Michéa nous sert pour finir une petite louche de psychanalyse et nous gratifie au passage de quelques spéculations assez délirantes. Du genre : « Le film Matrix aurait-il rencontré le même écho dans l’inconscient collectif des adolescents s’il s’était appelé Patrix ? ». Comment dire… En voilà une question qu’elle est bonne. Comme disait un des mes professeurs de géographie : « si ma grand-mère avait des roulettes… », etc.